jeudi 24 janvier 2013

Cerveau femme / cerveau homme. Citoyen du Monde Dr Mohamed Kochkar



Cerveau  femme /  cerveau homme. Citoyen du Monde Dr Mohamed Kochkar


Points de vue de certains auteurs dans ce domaine:
ü La scientifique canadienne Sandra Witelson fut la première, en 1975, à démontrer que le corps calleux était plus développé chez les gauchers que chez les droitiers. Mais le point sans doute le plus important de ces résultats fut l’affirmation d’un effet du sexe : un facteur lié au sexe semble déterminer les liens entre la morphologie de cette partie du cerveau et la latéralisation du comportement gestuel (Habib, 1995). Ce travail a été vivement critiqué dès 1980 : la proportion de droitiers et gauchers n’avait même pas été noté dans les groupes d’hommes et de femmes comparés (Clément et al, 1980).

ü Le  chercheur américain, Simon Le Vay, a observé en 1991 que le volume du noyau INAH3 (Noyau interstitiel de l’hypothalamus antérieur) est similaire chez les hommes homosexuels et chez les femmes, tandis qu’il est deux fois plus gros chez les hommes hétérosexuels (les différences mises en évidence ne dépassent pas le dixième de mm!). La conclusion de Le Vay est « qu’il existerait un substrat biologique à l’orientation sexuelle ».
Cette conclusion est loin d’être acceptée par l’ensemble de la communauté scientifique. A côté des implications idéologiques, la critique principale porte sur la validité des résultats publiés. Une objection majeure est que les hommes homosexuels dont le cerveau a été étudié par Le Vay étaient tous atteints du sida ; nombre des hétérosexuels étaient alcooliques ou toxicomanes. Or l’infection par le VIH comme la consommation de drogues perturbent les systèmes hormonaux, y compris les hormones sexuelles. De plus, le virus du sida et les drogues pénètrent dans le cerveau et y produisent des dysfonctionnements et des lésions. Autre objection, le statut d’hétérosexuel des sujets décédés ainsi qualifiés n’a jamais été vérifié. Malgré les réserves que l’on peut avancer sur la rigueur de l’étude de Le Vay, celle-ci a néanmoins été publié dans la très prestigieuse revue scientifique américaine « Science ». (Vidal, 1996).

ü Un pas de plus a été franchi en 1995 avec la publication dans une grande revue « Nature » d’un article comparant les cerveaux de sujets transsexuels, homosexuels et hétérosexuels. Les auteurs de ce travail appartiennent au groupe des chercheurs hollandais qui avaient montré dix ans plus tôt que le noyau INAH1 (Noyau interstitiel de l’hypothalamus antérieur) est plus gros chez l’homme que chez la femme, résultat qui n’a jamais pu être reproduit par d’autres équipes. Dans leur nouvel article, les chercheurs décrivent un autre noyau le BST (noyau basal de la strie terminale), situé à proximité de l'hypothalamus, et dont la taille chez les hommes transsexuels et les femmes est réduite comparativement aux hommes homosexuels et hétérosexuels. Les auteurs concluent à une origine biologique possible de la transsexualité : elle serait due à une féminisation du cerveau par les hormones sexuelles au cours du développement. Or les hommes transsexuels étudiés avaient reçu des hormones femelles pendant des années, traitement agissant sur le cerveau et susceptible de modifier, entre autres, le volume du noyau BST (noyau basal de la strie terminale). De plus, comme dans les études précédentes, la fonction de ce noyau n’est pas connue chez l’humain. (Vidal, l996).

ü Schaywitz et al. ont publié un article en 1995 dans la revue « Nature » montrant à l’aide de la technique très performante d’imagerie par résonance magnétique du cerveau (IRM fonctionnelle) que pour détecter les rimes entre les mots, les dix-neuf sujets masculins de l’étude ont utilisé l’hémisphère cérébral gauche alors que onze des dix-neuf femmes testées utilisaient les deux hémisphères. Cet article a été fort critiqué par Vidal (La Recherche, 1996) et par Clément (1997, 2001). Vidal : « Un fossé sépare les performances dans un test de langage ponctuel et les processus hautement complexes qui sous-tendent l’élaboration de la pensée. Ce fossé est, comme souvent, allègrement franchi quand il s’agit de vulgariser un résultat scientifique à forte portée médiatique. Journalistes et chercheurs se retrouvent parfois complices dans ce type de démarche. ». Clément : « …La même recherche contenait donc deux fois plus de résultats où le fonctionnement des cerveaux d’hommes et de femmes ne diffèrent pas (pour les tâches qualifiées par les chercheurs de « orthographiques » et « sémantiques ») que l’inverse (une différence pour la tâche qualifiée de « phonologique »). Comment les chercheurs ont-ils présenté et titré leurs résultats ? [] Ce titre choisi par les chercheurs, est à lui seul éloquent : il ne parle que de la différence ! (« Sex differences in the functional organization of the brain for language ») [] Leur texte indique bien que c’est ça ce que les chercheurs voulaient montrer, une différence entre hommes et femmes ; ils insistent sur ce résultat. Tandis que les non-différences qu’ils montrent aussi ne les intéressent guère : ils ne les commentent pratiquement pas [] Citoyens, citoyennes, mêmes cerveaux ? Dans l’espèce humaine, toute différence cérébrale peut être aussi bien la conséquence que la cause de comportements différents, la trace que le destin d’histoires singulières. Pourquoi dès lors autant s’exciter (en recherche et en diffusion des sciences) sur les différences cérébrales éventuelles entre hommes et femmes, sinon à vouloir les transformer en justifications d’inégalités (sexisme classique), ou, version plus moderne outre-Atlantique en justifications de traitements sociaux « politiquement corrects » ? Ces dimensions idéologiques font vendre (les projets de recherche comme les journaux de vulgarisation scientifique) : « l’éthique de la recherche et de la diffusion des sciences, ce n’est pas (seulement) la soif de connaissances ; c’est (aussi) la soif d’argent».

ü Habib (1999) rejoint Clément et Vidal dans leurs critiques « Une étude récente utilisant la technique de l’écoute dichotomique nous a permis de démontrer que la différence de latéralisation entre hommes et femmes ne concerne en fait que certains aspects du langage, en l’occurrence les aspects dits « prosodiques », ceux permettant d’affecter à la parole une tonalité émotionnelle. Ainsi il est probable que les différences de concentration sanguine en hormones sexuelles à différents stades du développement de l’individu soient capables d’orienter la répartition entre les deux hémisphères des fonctions du cerveau, expliquant peut être ainsi certaines qualités traditionnellement qualifiées de masculines ou féminines. Toutefois, il faut se garder d’en déduire une quelconque supériorité liée à une caractéristique du cerveau».


Conclusion :
Cet exemple homme/femme est une bonne illustration des interactions entre connaissances (K) et valeurs (V) chez les chercheurs (et aussi KVP par les pratiques éditoriales de Nature et autres revues scientifiques) selon le modèle KVP de Clément (1998, 2004). En publiant des connaissances scientifiques critiquables, ils véhiculent et justifient des valeurs d’inégalités (sexisme, inégalité sociale, etc.).

Signature :
« Pour l’auteur, il ne s’agit pas de convaincre par des arguments ou des faits, mais plus modestement d’inviter à essayer autre chose ».
« A un mauvais discours, on répond par un bon discours et non par la violence verbale ou physique ».

Date : 27/04/11.



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