dimanche 3 avril 2022

Le concept d’islam religion et état, est-il une chimère ancrée dans les esprits au point de se substituer au réel ? Mohamed Talbi

 Livre : Plaidoyer pour un islam moderne (عيال الله), Mohamed Talbi, Cérès, Tunis, Desclée de Brouwer, Paris, 1998, 200 pages.

Page 108: (…) 40% des membres de la umma islamique vivent en diaspora, dans des pays où ils constituent des minorités plus ou moins importantes, comme en Russie, en Inde, en Allemagne, en Grande Bretagne ou en Amérique. Dans d’autres pays, dans des proportions encore plus élevées, ses membres cohabitent avec des non musulmans, comme au Liban, en Syrie, en Iraq, en Egypte ou au Soudan où les problèmes intercommunautaires ont engendré une guerre civile qui dure toujours. Avec une telle mosaïque, qui ne peut que se compliquer avec le temps, on se demande comment pourrait se réaliser le rêve de l’unité islamique. Voilà pourquoi je pense que le concept d’islam religion et Etat, et tous les efforts entrepris pour faire entrer la politique, l’organisation et les rouages du pouvoir dans un système islamique unique, ne sont absolument pas réalistes. Même si pour des raisons particulières, un tel système existe en Iran ou en Arabie Saoudite, cela ne veut pas dire qu’il soit possible ailleurs. D’ailleurs, les circonstances peuvent très bien changer en Arabie ou en Iran.

 

 

 


Discours d’investiture d’Abû bakr Esseddik (632 – 634 ap. J.-C.)

 

 

Extrait p. 29 du livre « Goulag & démocratie », Mohamed Talbi, presses de Finzi, 2011.

Voici comment ce calife rappelle, dans son discours d’investiture, sous quelles conditions il fut élu:

« J’ai reçu de vous l’autorité sur vous, et je ne suis pas le meilleur d’entre vous. Si j’agis bien, aidez-moi. Si j’agis mal, corrigez-moi. Obéissez-moi aussi longtemps que j’obéirai à Dieu. S’il m’arrivait de désobéir à Dieu, vous ne me devriez plus obéissance. Les forts d’entre vous, se trouveront faibles avec moi, tant que je ne leur aurai pas arraché les droits des autres. Les faibles d’entre vous, se trouveront forts avec moi, jusqu’à ce que j’ai eu fait respecter leurs droits ».

Couper la main du voleur est anti-coranique et contraire à la volonté de Dieu. Mohammed Talbi

 

 

Penseur libre en Islam. Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Mohammed Talbi,  cérès éditions, Tunis 2013, 422 pages.

Page 340: Je considère le texte coranique et prends par exemple un commandement du Coran tel que celui-ci : Versets 5 :38 : « Le voleur et la voleuse, à tous deux coupez la main, en punition de ce qu’ils se sont acquis un châtiment de Dieu. Dieu est puissant et sage…». Ces paroles figurent textuellement dans le Coran. Or, couper la main du voleur est devenu l’emblème de l’islam quand on le regarde de l’extérieur. On s’écriera donc : l’islam, c’est cela ! Je sais pertinemment que l’ablation de la main, comme sanction du délit du vol ; a bel et bien été pratiquée au temps du Prophète. Mais je sais également que, en une année de sécheresse, un disciple du Prophète, le deuxième calife précisément, décréta que l’on ne couperait pas la main des voleurs, la population se trouvant dans une nécessité telle que certains ne pouvaient s’empêcher de voler pour subsister. Autrement dit, le fait de couper la main du voleur est une affaire circonstancielle, une loi empruntée d’ailleurs à la Bible et du code de Hammourabi (1793-1750 av. J.-C.). Le deuxième calife, proche du Prophète et connaissant son esprit et sa mentalité, avait donc suspendu cette loi, dans la mesure où les circonstances faisaient qu’elle était inapplicable.

Page 342: Passons surtout au verset suivant, 5 :39 : « … Mais quiconque se repent, après avoir causé du tort, et fait preuve de bonne conduite, Dieu accepte son repentir. Dieu est absoluteur et miséricordieux » Ce verset est d’une évidence telle que je me demande comment la sanction mutilante par ablation de la main a pu se maintenir, et trouve encore des défenseurs. Dieu nous dit clairement que le repentir suspend, voire annule la sanction. Le but n’est pas de faire des manchots. Le but est d’amender. Celui qui se réforme, « fait preuve de bonne conduite » (aslaha), redevient un bon citoyen, « Dieu accepte son repentir ». En somme, Dieu accepte son repentir et pas le théologien-juriste qui a fabriqué la charia car il va contre Dieu. Dieu aime les hommes, ce qu’il veut c’est qu’ils s’amendent. « Il est absoluteur et miséricordieux », alors que ne l’est pas le théologien-juriste qui nous a légué la charia, et celui qui lui emboîte aveuglément le pas, se soumettant à l’autorité des anciens au lieu d’être à chaque instant, dans le hic et nunc, à l’écoute de Dieu.

L’abolition de la peine de mort est conforme à l’intentionnalité coranique. Mohammed Talbi

 

Penseur libre en Islam. Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Mohammed Talbi,  cérès éditions, Tunis 2013, 422 pages.

Page 342: Je vais plus loin encore pour scruter le Coran lui-même. Il me dit ceci à propos de la finalité des peines :

Coran, 2 :178-179 : Vous qui croyez ! Le talion vous est prescrit en cas de meurtre : homme libre pour homme libre ; esclave pour esclave ; femme pour femme. Cependant, quiconque bénéficie tant soit peu du pardon (‘ufiya) de son frère, celui-là doit suivre les convenances, et payer des dommages de bonne grâce. Ceci est allègement de la part de votre Seigneur et Miséricorde. Quiconque outrepasse après cela encourt un châtiment douloureux. Le but du talion est de préserver la vie, gens de bon sens ! Ainsi, peut-être, trouverez-vous la voie de la piété.

إضافة أصل الآيتين بالعربية مع مقتطفات فقهية غير شاملة للموضوع (لست متأكدا شخصيا من صحة المقتطفات و لا من أصالتها)، منقول من النت  من قِبل المؤلّف محمد كشكار

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُتِبَ عَلَيْكُمُ الْقِصَاصُ فِي الْقَتْلَى ۖ الْحُرُّ بِالْحُرِّ وَالْعَبْدُ بِالْعَبْدِ وَالْأُنثَىٰ بِالْأُنثَىٰ ۚ فَمَنْ عُفِيَ لَهُ مِنْ أَخِيهِ شَيْءٌ فَاتِّبَاعٌ بِالْمَعْرُوفِ وَأَدَاءٌ إِلَيْهِ بِإِحْسَانٍ ۗ ذَٰلِكَ تَخْفِيفٌ مِّن رَّبِّكُمْ وَرَحْمَةٌ ۗ فَمَنِ اعْتَدَىٰ بَعْدَ ذَٰلِكَ فَلَهُ عَذَابٌ أَلِيمٌ (178) وَلَكُمْ فِي الْقِصَاصِ حَيَاةٌ يَا أُولِي الْأَلْبَابِ لَعَلَّكُمْ تَتَّقُونَ (179).

وكذلك روي عن أبي مالك أنها منسوخة بقوله: النفس بالنفس.

وكذلك روي عن  الرسول (صلعم): دماء المسلمين متكافئة. انتهت الإضافة.

Ce que Dieu désire, c’est la vie, ce n’est pas la mort. Et si le talion - qui proportionne la punition à l’offense - nous a été recommandé, c’est parce qu’il est source de vie, en empêchant que l’anarchie ne devienne meurtrière ; car le but de la loi n’est autre que de conserver la vie des communautés humaines. Aujourd’hui, nous ne sommes plus à l’époque de Médine. Je peux assurer la tranquillité sociale, la convivialité, telles qu’elles s’imposent en notre monde, sans recourir au talion. L’abolition de la peine de mort est conforme à l’intentionnalité coranique. C’est vers cette abolition que pointe la « lecture vectorielle » du Coran que je préconise.

ملاحظة منهجية هامة  تخصني شخصيا

مقال محمد الطالبي هو عبارة عن فقرة قصيرة مقتطفة من كتابه "مفكر حر في الإسلام"، وذلك لأنني اقتنعت بالتفسير الجديد للآيات القرآنية الذي ذهب إليه المؤلف إلى أن يأتي ما يخالف ذلك من فكرة أكثر إقناعًا.

 

 

Plaidoyer pour un islam moderne. Mohamed Talbi

 

Livre : Plaidoyer pour un islam moderne (عيال الله), Mohamed Talbi, Cérès, Tunis, Desclée de Brouwer, Paris, 1998, 200 pages.

Page 109-110:

Question: Vous parlez des influences étrangères comme de « projections intruses ».

Ne peuvent-elles pas être progressivement assimilées au cours d’un cheminement vers la sécularisation  de la société (عَلْمَنَةُ المجتمع) ?

Réponse: Le problème est que la sécularisation n’a aucune racine dans notre passé. La démarche ne peut donc être que totalement nouvelle. Je ne suis pas contre une réflexion qui essaierait d’asseoir une forme de société fondée sur l’égalité totale de tous les citoyens, qui ne partagent pas tous les mêmes convictions religieuses. Je crois d’ailleurs qu’il y aura dans l’avenir de moins en moins de pays mono-confessionnels. Nous allons vers un pluralisme universel qu’il nous faut penser et que l’on doit apprendre à gérer. Je n’ai personnellement rien contre la laïcité, à condition qu’elle ne soit une idéologie antireligieuse.

Pour que cela soit accepté chez nous, il faut expliquer aux gens ce qu’elle est, et désamorcer pour ce faire la notion de laïcisme, qui a souvent été perçu comme un moyen sournois de désislamiser les musulmans. Malheureusement, c’est parfois le cas, comme dans l’URSS stalinienne. Il faut dire aux gens qu’on peut vivre ensemble, chacun selon son éthique et en tenant compte du fait qu’il existe une éthique commune dans les notions d’égalité, de fraternité, de bien et de mal, chacun incarnant ces notions à sa façon.

 


samedi 2 avril 2022

Une bonne idée que j’ai lue dans un livre : La Chûra et la démocratie ? Dr Mohamed Talbi

 

Une idée positive de l’islamologue égyptien contemporain Mohamed Ghazâli : « Au lieu de mosquées, construisons des usines » (Cité  par Mohamed Talbi dans son livre « Plaidoyer pour un islam moderne, page 112).

Livre : « Plaidoyer pour un islam moderne » (عيال الله), Mohamed Talbi, Cérès, Tunis, Desclée de Brouwer, Paris, 1998, 200 pages.

N’allons pas prétendre que la chûra est la démocratie. Elle ne l’a jamais été, entre autres parce qu’il n’y a jamais eu vraiment de démocratie dans la civilisation islamique. Il n’y a jamais eu ni cartes d’électeur, ni isoloirs, ni décompte des votes. Il existe cependant dans la pensée humaine quelques concepts fondamentaux, comme la justice. Elle est une valeur spirituelle éternelle, abstraction faite des adaptations et des actualisations qu’elle a connues. La chûra, dans son essence, est une de ces valeurs morales fondamentales ancrées dans nos esprits, dont le rejet conduit au pouvoir despotique arbitraire. Elle invite à exercer le pouvoir en sachant demander conseil pour parvenir à un consensus, que ce soit dans la pyramide du pouvoir politique, dans le clan même au sein de la famille. Elle ne s’identifie pas à la démocratie qui est le pouvoir du peuple, mais on y trouve la notion de concertation  que l’islam cherche à promouvoir. La chûra, qui existait déjà avant le Prophète, a pris toutes sortes de formes au cours de l’histoire. Il y avait à la Mecque, avant la révélation, une maison où se réunissaient les chefs des divers clans pour discuter de leurs affaires et prendre conseil les uns des autres. En Tunisie avant l’islam, il y avait au sein des tribus berbères des assemblées qui permettaient la concertation.

Le Coran, quant à lui, invite de façon claire et indiscutable à la concertation à propos des affaires de la umma. Mais il n’est pas une Constitution. Si c’était le cas, il serait vite périmé, comme l’ont été tant de constitutions et de régimes politiques et comme seront inéluctablement dépassées à leur tour nos systèmes actuels. Le Coran laisse donc à la umma la latitude d’organiser la concertation selon les institutions de son choix. Le principe de la concertation est d’ordre moral. Il engage l’homme en tant qu’être doué de raison mais il revient à chaque époque, à chaque génération et même à chaque société, en fonction des circonstances, d’organiser ses affaires selon le mode le plus opportun en utilisant les moyens adéquats pour éviter l’arbitraire et tout qu’il engendre d’injustice et de contrainte. Il semble qu’aujourd’hui, le meilleur d’y parvenir soit la démocratie occidentale. Il ne faut pas oublier cependant que le terme de démocratie a pu couvrir les dictatures les plus horribles. Il faut donc lui ôter son halo de sacré, car il peut faire écran à la démocratie véritable. La démocratie n’est pas par ailleurs, un antidote magique valable à toutes les époques et dans toutes les circonstances. Je ne sais pas qu’en dira l’historien dans mille ans. Si, à cette étape de notre histoire, nous pouvons réaliser l’idéal moral de la chûra par la voie de la démocratie, tant mieux. Et si, dans l’histoire islamique, celle-ci n’a encore jamais existé, il ne faut pas oublier que ce fût également le cas pour l’Occident, longtemps gouverné par des systèmes politiques inspirés de la royauté de droit divin.

Laissons l’histoire à l’histoire. L’important, c’est qu’on ne trouve ni dans le Coran ni dans la sunna rien qui s’oppose à la démocratie. On y trouve même une invitation positive. C’est ce qu’ont cherché à mettre en avant un grand nombre de réformateurs comme le Tunisien Khéreddine, et ce n’est pas un hasard si la première constitution contemporaine du monde arabo-islamique a été la constitution tunisienne de 1861, promulguée de son temps.

 

 

 


Est-il possible aujourd’hui de nier le fait religieux, surtout dans le monde musulman ? Latifa Lakhdar

 

 

Référence bibliographique

Les femmes au miroir de l’orthodoxie islamique, Latifa Lakhdar, Amal Editions, Sfax, 2007, 195 pages.

Page 18: Nier le fait religieux est désormais une tentation obsolète. Les accents guerriers du rationalisme positiviste du XIXè siècle semblent aujourd’hui si lointains. De même, la négation du religieux dans l’aire musulmane est une opération perdue d’avance.  Elle émane d’une raison gauchiste qui a démontré depuis longtemps son incapacité à comprendre la relation entre l’universel et le local et érigé l’universalisme abstrait en dogme. L’oubli des questions culturelles, y compris leur dimension cosmogonique, a favorisé le retour du refoulé et ouvert la brèche où s‘est engouffré la déferlante passéiste.

Le fait religieux résiste au déni parce qu’il a longtemps façonné et structuré l’existence humaine. Les anthropologues et les historiens des religions, comme Mircea Eliade, Pettazzoni ou Georges Dumézil ont mis à jour la fonction structurante des religions qui, à côté d’autres facteurs, cimente des identités, des appartenances et des affects collectifs. Plus, l’oubli du fait religieux est un déni de connaissance aggravé dans l’espace musulman en particulier, tant il est vrai que l’Islam a occupé une position centrale et a représenté « une rupture inaugurale » dans l’histoire des Arabes.

Non pas l’oubli donc mais la critique pour sûr. Soumettre la religion à la raison critique, est un passage obligé pour toute démarche cognitive d’un moi culturel, perçu dans son devenir historique incluant le passé et tourné vers le futur. Qi ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va, selon la maxime gramscienne. Car, si les interrogations ontologiques de l’homme ressortissent à l’universel, les réponses se placent sur le terrain des cultures locales, loin de toute fatalité inspirée par le chauvinisme, bien sûr. Question combien importante face à la mondialisation rampante et aux paradoxes de la globalisation.

Page 20:   Porter l’arme de la critique à l’intérieur du religieux, ce n’est pas faire œuvre anti-religieuse, mais avant tout s’émanciper de l’ornière de l’orthodoxie, idée brandie naguère par Hichem Djaït, dans son ouvrage « la personnalité et le devenir arabo-musulman ». Cette démarche est non seulement nécessaire mais possible. Les acquis de l’histoire des sciences humaines et sociales, de la linguistique incitent à l’optimisme. Notre ambition est précisément de contribuer à l’entreprise collective de déplacement de la conception moyenâgeuse du fait religieux vers une vision moderniste. L’enjeu est de taille, à savoir « faire évènement » au cœur du corpus épistémologique islamique, pour reprendre une réflexion de M. Foucault, formulée dans un tout autre contexte.

         Une révolution critique donc. A défaut de quoi, la raison islamique continuera à piétiner au seuil de la modernité, et les idées de l’orientalisme colonial, à commencer par celles d’Ernest Renan sur l’incompatibilité entre islam et modernité, entre la pensée musulmane et la pensée universelle, continueront à sévir.

         L’auteur de « L’islamisme et la science » s’en allait répétant que la religion musulmane est la chaîne la plus lourde que l’humanité ait jamais connue, et que, seule parmi toutes les religions, elle est synonyme d’obscurantisme. Il nous appartient de le démentir et de démentir ses héritiers qui sont aujourd’hui légion.

          La cause serait entendue : moderniser l’islam, selon le vœu de A. Charfi, est une entreprise qui entre dans l’ordre du possible malgré le scepticisme de certains. Ces sceptiques appartiennent à deux familles opposées : les nostalgiques crispés sur leurs dogmes et sur une orthodoxie fondée par les hommes du passé ; et les tenants d’un universalisme absolutisé appelant à une adhésion sans frais à la « modernité des autres » (comme le note J. Berque). Toutes les deux reconduisent, chacune à sa manière, à la vision rénanienne et partagent ses préjugés essentialistes et finalement racistes. Toutes les deux aspirent à maintenir l’homo islamicus, dans le meilleur des cas sous la tutelle « progressiste » de la raison européenne et ses lumières indépassables.

         Nous tenons le pari, quand à nous, qu’une culture islamique ouverte, progressiste, souveraine et susceptible d’universalisme, est à notre portée.