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dimanche 8 mai 2016

Le Sud-Ouest tunisien (Kebili-Tozeur) : peut-on éviter le piège d`une frénésie productiviste de la deglet nour ? Citoyen du Monde Dr Mohamed Kochkar

Référence: Mon présent article est largement inspiré de l`article du journal mensuel « Le Monde diplomatique », N° 746 - 63e année. Mai 2016, intitulé « Les eaux fossiles sacrifiées au productivisme agricole. Le Sahara algérien, eldorado de la tomate », écrit par l`envoyé spécial Pierre Daum, journaliste. J`espère que les longs passages pertinents (les Sahara algérien et tunisien appartiennent presque au même relief et au même climat), extraits intégralement et mis entre guillemets, ne défigureront pas mon article ou le contraire.
Nous sommes  à 500 kilomètres au sud-ouest de Tunis, aux portes de l`immense Sahara de Douz, « le désert s`affirme déjà ; en été, la chaleur est insupportable,  et  les couleurs se limitent au jaune et au gris, parfois teinté au rose. Aucun vert, bien sur, puisque rien ne peut pousser sur un sol saharien pauvre en matières organiques et sous un ciel aussi avare en pluie ». Et pourtant de magnifiques oasis sont éparpillées au hasard. « Vu du ciel, le spectacle semble relever du prodigue : au milieu d`étendues totalement désertiques surgissent des dizaines de cercles de verdures, symboles d`un potentiel agricole illimité ».
La région Kebili-Tozeur connait un développement spectaculaire de la culture de la deglet nour (« datte de lumière »), des dizaines de milliers de palmiers dattiers émergent chaque année. « Comment est-ce possible ? La réponse tient à deux éléments : les engrais et les forages. La pauvreté du sol est compensée par un recours massif aux engrais chimiques - essentiellement de l`azote, du phosphate et du potassium (...) Quand à l`eau, il serait erroné de croire qu`elle n`existe  pas : il suffit de creuser. S`il est sec en surface, le Sahara abrite en sous-sol d`immenses réserves d`eau. Selon les estimations, le système aquifère du Sahara septentrional (SASS), qui s`étend du Maroc a la Libye en passant par l`Algérie et la Tunisie, renfermerait quelque 60 000 milliards de mètres cubes d`eau. Des eaux pour la plupart piégées il y a plusieurs milliers d`années et organisées en strates hermétiquement séparées. Les plus profondes peuvent se trouver à deux mille mètres sous terre, mais les plus superficielles sont à portée de main, à une profondeur d`entre dix et trois cents mètres. Pour 20 000 euros, n`importe qui peut réaliser son propre forage et rendre soudain fertile son morceau de désert ». Actuellement le sud tunisien, eldorado de la deglet nour, est une mine d`or où se réalise pour de bon le rêve américain.
L`explosion de la palmeraie de la région Kebili-Tozeur est beaucoup plus tributaire du secteur privé que du secteur public. L`Etat brille par son absence, mise à part les centaines d`hectares plantés et distribués aux ouvriers démunis à l`époque de socialisme des années soixante par Ahmed Ben Salah, le fameux ministre socio-démocrate de Bourguiba.
Depuis les années soixante-dix, cette région traditionnellement connue pour sa fameuse deglet nour, est ainsi devenue le théâtre d`une sorte de révolution verte. Dès qu`ils accumulaient un petit pécule, les habitants de cette région plantent de jeunes palmiers et placent ainsi leurs économies dans la datte, une culture sûre : moins d`entretien, un rendement stable mais un prix de vente pas toujours élève, autour de 1 euro le kilo sur le marché local. Cette frénésie de productivisme agricole a profité seulement aux grands poissons : quelques hommes d`affaires monopolisent   l`exportation d`une partie de la récolte à environ 5-10 euros le kilo (10-20 dinars) et quelques commerçants grossistes revendent le reste dans les grandes villes à 5-10 dinars le kilo.
Le village de Jemna (mon village natal) est le symbole le plus visible de ce phénomène d`enrichissement spectaculaire. Ce petit village alimenté, il y a 50 ans,  par un seul puits artésien, en compte aujourd`hui environ 1000 forages dont la plupart sont creusés sans permis à partir des 40 dernières années. La plantation privée et massive de deglet nour, a vraiment commencé dans les années soixante-dix et depuis, environ 50 mille nouveaux palmiers deglet nour ont été plantés autour de ce bourgade transformé en bourg. Et depuis cette date de nouveaux riches propriétaires  ont émergé comme des champignons (1000 palmiers deglet nour rapportent environ 180 mille dinars par an (90 mille euros). Ces derniers n`ont pas réfléchi au legs qu`ils vont transmettre à leurs enfants, je veux dire les  générations futures qui vont hériter d`un sol pollué et d`un sous-sol vidé progressivement de ses réserves d`eau fossiles trop lentement renouvelables.
Est-ce que les norvégiens craignent Dieu plus que nous  musulmans ? Est-ce qu`ils sont plus pieux que nous  musulmans ? En l`année 1975, quand ils ont découvert les gisements de pétrole en Norvège, richesse fossile comme l`eau, ils ont constitué un fonds et l’ont alimenté du dixième de la nouvelle rente pétrolière, une sorte d`épargne au profit des générations futures. L`eau est un liquide vital donc plus précieux que le pétrole, épargnons-en une partie pour nos générations futures nous aussi !
Avant la révolution verte, c’est-à-dire dans les années soixante, un équilibre écologique régnait au Sud-Ouest tunisien et la localité de Jemna ne comptait que 75 milles palmiers deglet nour : 10 mille dans l`oasis STIL créée par un colon français, nationalisée par l`Etat d`indépendance en 1964, récupérée par les jemniens le 12 janvier 2011 au cours de la révolution et depuis dirigée par une association de bénévoles jemniens pour le bien de Jemna. Les 65 mille restant appartiennent à des particuliers dont la propriété privée de chacun va de 10 à 3000 palmiers. Dans les années 60, l`Etat avait pris l`initiative de créer trois petites oasis (كشادة والعتيلات وبورزين) et les a distribuées aux ouvriers agricoles en octroyant à chacun une parcelle d`un hectare (environ 200 palmiers), un petit lot qui peut subvenir à leurs besoins modestes.
Obéissant à une logique de profit à moyen terme (un demi siècle, la longévité d`un palmier), cette production permet d`alimenter les marchés extérieurs et rapporter des grandes sommes de devises. Mais elle n`obéit pas aux strictes règles du développement durable, met en danger les ressources aquifères fossiles peu renouvelables, et pose de graves problèmes de pollution du sol en raison de l`usage intensif d`engrais chimiques, fongicides et pesticides. « L`utilisation d`intrants (engrais chimiques et pesticides) existe aussi en Europe (…) Elle obéit à des règles strictes, et est en principe très contrôlée » Mais en Tunisie, ce contrôle est plus lâche. Face aux dangers écologiques et sanitaires que présente le développement de l`agriculture dans la région kebili-Tozeur, les autorités tunisiennes semblent peu réagir. « L`Etat sait très bien que des milliers de forages sont réalisés sans la moindre autorisation. Mais il laisse faire ». Les citoyens tunisiens, agriculteurs et consommateurs, se plaignaient d`un système ou ils ne trouvaient pas leurs comptes.  Les producteurs vendent le kilo à  bas prix (2 dinars ou 1 euro le kilo). Les consommateurs, surtout les citadins parmi eux, l`achètent à un prix très élevé (10 dinars ou 5 euros le kilo). Semi-contents, quelques petits commerçants originaires du Sud achètent directement du paysan les dattes non encore récoltées (c`est-à-dire encore accrochées aux régimes du palmier) puis les récoltent après et  les revendent à la saison sur le marché local et tentent d`en tirer un maximum de profit. Seuls les parasites, hommes d`affaires exportateurs et  commerçants grossistes, sont contents.
« A cette question de l`emploi massif de produits dangereux s`ajoute celle de l`eau. Pendant plusieurs siècles, l`agriculture saharienne a fonctionné autour de puits (العين الجديدة بجمنة) et de quelques résurgences de nappes souterraines (العين القديمة بجمنة). Les humains ont su créer ou entretenir de merveilleuses oasis perdues dans l`immensité désertique (الزاير), autant d`écosystèmes assurant un équilibre entre leurs besoins et les ressources naturelles (l`eau, mais aussi le sol et l`ombre des palmiers) par d`astucieuses techniques de cultures étagées, de recyclage de l`eau et d`engrais naturels (déchets des animaux, de végétaux voire des humains). Et le fellah (paysan), conscient de la valeur de ce précieux liquide, prenait soin de l`économiser ». A Jemna et dans d`autres localités de la région Kebili-Tozeur, « des dizaines de milliers de forages (environ 1000 dans le village de Jemna) ont totalement bouleversé les pratiques oasiennes traditionnelles. Tout d`abord, ils ont tari peu à peu les points d`eau ancestrales (les sources naturelles des petits oasis plantées de palmiers divers différents de deglet nour). Avant, on forait jusqu`a 50 mètres et on obtenait un débit largement suffisant, raconte M.., foreur depuis trente ans… Maintenant, il faut creuser à 250 mètres, voire à 300 mètres pour obtenir le même débit ».
« La quantité d`eau pompée en profondeur a été multiplié par dix en trente ans. Or il s`agit d`une eau fossile, c`est-à-dire peu renouvelable. C`est comme si on avait rempli le réservoir il y a six mille ans et qu`on roulait avec, explique Christian Leduc, hydrogéologue à l`Institut de recherche pour le développement (IRD). Aujourd`hui, on pompe environ 3 milliards de mètres cubes par an. Avec une réserve de 60 000 milliards, on ne va pas tomber en panne tout de suite. Mais il y a un danger pour l`avenir. (…) Les taux en chlorure et en sulfate commencent à dépasser les normes de potabilité. Ces dernières années, ces nappes ont reçu une partie des produits chimiques utilisés en abondance dans les serres. Or elles alimentent aussi l`eau de robinet ».
A Jemna, on assiste à  un autre phénomène, celui de la salinisation du puits artésien de Kochada  (2000 mètres de profondeur et 68 g\l de salinité, le double de la salinité de l`eau de mer), répandue sur le sol, cette eau trop salée rend les terrains avoisinants impropres à toute culture, et pourrait s`infiltrer et saler  le sol et provoquer à moyen terme la mort de milliers de palmiers à Jemna.
Dans ce village économiquement prospère, le secteur agricole repose sur le travail de centaines d`ouvriers agricoles non jemniens en grande partie (mille séjournant à Jemna même et deux mille saisonniers), souvent jeunes non formés spécialement pour cette besogne. Certains sont payés pour une journée de huit heures, 20 dinars  pour l`ouvrier et 15 dinars pour l`ouvrière, mais sans qu`un mois complet soit jamais assuré (Le SMAG, salaire minimum agricole garanti est porté à 13 dinars par jour.), seuls quelques fortunés bon escaladeurs de palmiers peuvent gagner jusqu`à 100 dinars par jour pendant la saison de pollinisation ou la saison de la récolte, à raison d`environ 3 dinars la montée, ils peuvent escalader environ trente palmiers par jour. D`autres chanceux irrigateurs de nuit gagnent jusqu`à 40 dinars la nuit. Certains fidèles s`offrent comme métayers (الخمّاسة) à un propriétaire, salariés ou contre un quart ou un demi des bénéfices, selon la variété de palmiers cultivés. La majorité des ouvriers n`ont pas de couverture sociale donc non affiliés ni à la CNR (Caisse Nationale de Retraite) ni à la CNAM (Caisse Nationale d`Assurance Maladie) comme l’ont leurs camarades du secteur public ou de certaines sociétés du secteur privé, et le moindre accident de santé met en danger leur fragile économie. Se plaignent-ils ? Les ouvriers de l`oasis STIL de Jemna dirigée par « l`association de la sauvegarde des oasis de Jemna » reçoivent une indemnité en plus de leur salaire comme compensation de la couverture sociale car  le statut juridique  de l`association l`empêche de verser cette indemnité directement dans les caisses nationales. Font-ils plus attention à leur santé, notamment dans l`utilisation des pesticides sans aucune protection des voies respiratoires ? J`en doute fort !
Dans une Tunisie qui peine à s`industrialiser, l`essor agricole de la région kebili-Tozeur n`a pas entrainé de nouvelles industries dans la région, exception faite de quelques usines de construction de coffrets plastiques pour transporter les dattes.
A ce rythme, la deglet nour de cette région a de beaux jours devant elle. Paradoxalement, les générations futures de la même région ont devant eux un avenir incertain ! Certes, la monoculture de cette variété prodigieuse se développe et se développera, mais c`est un développement uni-variétal deglo-centré qui se fait aux dépens d``autres variétés de palmiers dattiers (أعني كل أنواع النخل المنتِج للتمور المختلفة عن نوع النخل المنتِج لـدڤلة النور. هذا النوع الأخير المغروس بكثافة شرهة ومشبوهة هو النوع الوحيد المدلل والمفضل لدى جميع فَلاحِيِّ ڤبلّي وتوزر وذلك لهدفٍ أنانيٍّ رِبحيٍّ بحتٍ وليس من أجل هدفٍ غذائيٍّ إنسانيٍّ سامٍ ونبيلٍ. دڤلة النور ليست غذاءً أساسيا مثل الحبوب والزيت), palmiers moins commercialisables, mais plus authentiques, plus  adaptées au milieu et plus résistantes aux maladies donc plus économes en eau et en intrants. Ce beau palmier d. n. fertile, pourrait être à long terme victime de son succès. Mono-cultivé pour un pur but lucratif, il va certainement coloniser tout seul tout l`espace vital agricole, accélérant ainsi le rythme de disparition de variétés rares indispensables au maintien d`un certain équilibre écologique déjà menacé. Planté avec frénésie, apprécié et choyé pour ses merveilleuses dattes de lumière, ça n`empêche que sa monoculture exagérée pourrait mettre en danger la fertilité du sol et la potabilité de l`eau fossile peu renouvelable des nappes phréatiques superficielles  et pourrait même accélérer le tarissement de ces ancestraux réservoirs naturels d`eau vitale. Malheureusement, certains égoïstes paysans, avides de gain rapide, l`engraissent, le gobent d`engrais chimiques et veillent attentivement à le maintenir en bonne santé à l`aide de pesticides et fongicides.
Malgré la pertinence de tous ces dangers potentiels cités ci-haut, qui pourraient dilapider le patrimoine agricole et menacer l`avenir des générations futures de cette région, paradoxalement la deglet nour a de beaux jours devant elle…

Ma signature
Edgar Morin : "Le temps est venu de changer de civilisation"

Date de la première publication sur Facebook: Hammam-Chatt, dimanche 8 mai 2016.







jeudi 14 avril 2016

Préface de la partie française de mon prochain livre sur Jemna rédigée par mon ami et ami de Jemna, Habib Ben Hmida (professeur de philosophie retraité )

Préface de la partie française de mon prochain livre sur Jemna rédigée par mon ami et ami de Jemna, Habib Ben Hmida (professeur de philosophie retraité )

L`esprit de Jemna hante tout le travail de Kochkar, il est disséminé dans tous les fragments écrits pour recréer des souvenirs qu`il veut conserver, des plaisirs qu`il a éprouvés, ou des expériences qui sont comme des éclairs d`une intuition retrouvée.
Jemna, une oasis du Sud Tunisien, est ressuscitée dans ce livre comme Mythe et comme Utopie : c`est une cité où règnent l`harmonie et le dynamisme créateur.
En effet la bonne foi de quelques uns fut comme un éclair qui illumine le désert. Sans terreur ni violence, un petit groupe de citoyens éclairés prit l`initiative de réformer radicalement un mode de gestion de la grande propriété aliénant et frauduleux pour tout le village. On mit fin à cette escroquerie en instituant l`autogestion comme solution concrète à des problèmes concrets. Par cette décision révolutionnaire, le travail n`est ni suspendu ni interrompu, seule la propriété a changé de sens.
Travailler sans vouloir s`approprier est devenu la devise de quelques idéalistes à Jemna.
Par cet acte subversif et révolutionnaire on démystifie toutes les aberrations de l`ancien régime et on réhabilite le droit de la société civile face à l`état, car l`état a une tendance à devenir totalitaire et à prétendre, au nom de je ne sais quoi, déposséder les communautés de leurs terres au profit d`un seul.
L`événement de Jemna est une leçon pratique pour toute la gauche tunisienne, celle-ci a intérêt à prendre des initiatives qui rendent possible le changement révolutionnaire de nos villages et de nos quartiers et dont les conséquences réelles deviennent irréversibles dans le futur.
Le modèle de Jemna nous réconcilie enfin avec le sens de l`histoire qui est essentiellement d`ordre moral car le progrès en tant qu`épanouissement de chacun de nous tous suppose nécessairement un impératif catégorique moral, sans ambiguïté.
Autrui est la vraie richesse qui conditionne le bonheur de tous.
Date de la première publication sur Facebook: Hammam-Chatt, vendredi 15 avril 2016.

jeudi 16 juillet 2015

Lettre envoyée le 15\07\15 par Pierre Clément (directeur de thèse de Mohamed Kochkar et Alaya Nouri) aux amis français de Jemna

Lettre envoyée le 15\07\15 par Pierre Clément (directeur de thèse de Mohamed Kochkar et Alaya Nouri) aux amis français de Jemna

À JeanMarc, ernest.pignon, Geneviève, Maryline, rayer.martine, pv.grosjean, nicole, Jacques, louis.anjot, igor.babou, Héraud, paulbabou, Francette, CLEMENT, sy.grave, camille, Lucie, Kiki, Ramda, Jean, catherine, Fanny, moi, Tahri

Bonsoir,en juin 2011, j'avais envoyé au comité révolutionnaire de l'oasis de Jemna (dans le Sud tunisien) l'argent que vous m'aviez transmis pour permettre la pollinisation des palmiers de cette oasis.
En novembre 2012, après leur avoir rendu visite, je vous ai envoyé un bilan de leur première année de fonctionnement.

Je vous transmets à présent le bilan qu'ils viennent de rendre public (en particulier sur facebook). La vidéo de 28 minutes est sous-titrée en français et mérite d'être vue. Le texte ci-dessous en résume le contenu... En 2014, il y a eu des procès intentés par les deux anciens gestionnaires (benalistes) de la palmeraie, procès qui ont suscité une forte mobilisation des habitants de Jemna.

Grâce en particulier à vos dons, la palmeraie a pu produire la première année, et est depuis gérée collectivement, avec des bénéfices conséquents qui sont investis pour tous les habitants de l'oasis, et même pour des associations des oasis voisines. Le responsable de l'Association qui gère la palmeraie m'a envoyé le message et les documents qui suivent, à votre intention.
Les problèmes administratifs sont encore non résolus ... A suivre donc !

Encore un grand merci pour votre solidarité !
Amicalement
Pierre Clément

Lettre envoyée le 11\07\15 par Tahar Etahri (Président de l`association de sauvegarde des oasis de Jemna) à Pierre Clément (Le grand ami français de Jemna)

Signe de gratitude envers un très valeureux prof et à ses amis et collègues français qui nous ont fait preuve que les valeurs humaines de la compassion, de l'altruisme, de la solidarité... subsistent et demeurent intactes malgré tout. Merci Pierre. Merci Mesdames et Messieurs; nous apprécions toujours votre geste.

Date de la première publication sur facebook par Mohamed Kochkar : Hammam-Chatt, jeudi 16 juillet 2015.
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mardi 14 juillet 2015

Entrepreneuriat social : la réussite remarquable de Jemna malgré les carences de la loi ! Civil Society Riadh Guerfali › Jul 11, 15

Ils ne disposent d’aucun avantage fiscal, ils ne bénéficient pas d’aides publiques, ils n’ont pas droit aux exemptions de la TVA lors de l’acquisition des outils nécessaires à leurs activités, mais ils ont injecté, durant ces quatre dernières années, près d’un MILLION de dinars pour, entre autres :
— la rénovation du marché municipal ;
— l’infrastructure sportive au profit des habitants de la commune ;
— l’entretien du cimetière communal ;
— la rénovation de l’école ;
— des aides financières au profit de multiples associations.
Pourtant, ils ne sont pas des requins de la finance et n’exercent pas leur activité sur la base d’une quelconque loi faite sur mesure, à l’instar de celles pour des investisseurs étrangers. Ces lois aux nombreuses incitations fiscales et autres avantages en nature afin « d’encourager » la création d’emplois.
Ils emploient entre 120 et 130 personnes et se permettent le « luxe » de financer à hauteur d’un milliard de nos millièmes des infrastructures publiques et des activités d’intérêt général.
Il s’agit des membres de l’« Association de Défense des Oasis de Jemna », laquelle association a repris le contrôle de la ferme « STIL ». Une « ferme » au parcours juridique chaotique.
Occupant une partie des terres de Jemna, cette ferme fut occupée par les colons français, puis récupérée par les Jemniens moyennant 40 000 dinars… pour être ensuite expropriée par l’État tunisien. À la veille du 14 janvier 2011, les citoyens de Jemna décidèrent de reprendre ce qu’ils considèrent devoir leur revenir (pour plus de détails sur ce parcours chaotique, cf. l’article de mon ami Ghassen Ben Khélifa).
L’objet de cet article n’est pas de revenir sur ce parcours, ni du reste à ce qui pourrait être reproché à l’association, mais plutôt d’évoquer le parent pauvre des politiques publiques tunisiennes : l’Entrepreneuriat social.
Il s’agit de cette forme d’entrepreneuriat principalement axée sur une dimension sociale plutôt que lucrative. Un entrepreneuriat qui ne relève ni du secteur public, ni du secteur privé, mais de la volonté et l’engagement des membres de la société civile. Du reste, par opposition aux deux secteurs mentionnés, l’on croise fréquemment la dénomination de « troisième secteur » (Third Sector en anglais), voire « secteur communautaire ». C’est une activité qui ne relève pas du travail associatif traditionnel, car destinée également à générer des revenus ; et ne relève pas non plus de la tradition coopérative, car l’intérêt communautaire y est nécessairement présent. En somme – et en reprenant les critères dégagés par C. Davister, J. Defourny et O. Gregoire(1), il s’agit d’une activité où l’on retrouve les éléments suivants :

— Un objectif explicite de bénéfice à la communauté ;
— Une limitation de la distribution des bénéfices ;
— Un pouvoir de décision non basé sur la détention de capital ;
— Une activité continue de production de biens et/ou de services ;
— Un niveau minimum d’emploi rémunéré ;
— Un degré élevé d’autonomie ;
— Un niveau significatif de prise de risque économique (il ne s’agit pas ici du risque des financiers avec en perspective de gros gains, mais d’un risque économique apprécié au regard du gain social) ;
— Une initiative émanant d’un groupe de citoyens ;
— Une dynamique participative impliquant différentes parties concernées par l’activité.
Phénomène datant d’une vingtaine d’années, il est intéressant pour les uns, relevant d’un effet de mode pour d’autres, mais indéniablement ayant déjà rencontré de nombreux succès notamment en Italie, France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Irlande et surtout au Brésil. Aux USA, la contribution du troisième secteur au PIB frôle les 10 % selon Christopher Eaton Gunn. Même les Anglais s’y mettent depuis 2002.
Malgré ces succès d’outre-mer, la Tunisie demeure encore indifférente à l’entrepreneuriat social. L’indifférence du législateur tunisien à l’entrepreneuriat social s’avère inversement proportionnelle à la remarquable réussite de la société civile Jemnienne. Faut-il insister sur le fait que nous sommes en présence d’une association qui brasse des millions de dinars dans l’indifférence générale du cadre légal. Rien qu’en 2014, il était question de plus d’un million et demi de dinars.
Ô oui, ces derniers temps, de très nombreuses voix, se sont élevées à propos de l’argent brassé par certaines associations, le moins que l’on puisse dire obscures. Mais ce qui est regrettable, c’est que l’on n’évoque que rarement les succès de celles qui font un travail remarquable. Et le plus inquiétant, c’est qu’il est fort à craindre que la myopie du législateur à l’égard des associations qui font de l’entrepreneuriat social n’engendre leur sacrifice au nom de la lutte contre les activités des associations blanchissant de l’argent ou dont le but est de saper la République. Et pour cause, dans le projet du nouveau code des investissements récemment retiré, pas un mot, pas une incitation, pas un avantage, pas une seule exemption de taxe accordée à l’entrepreneuriat social.
Le cadre légal demeure, en effet, toujours aussi hermétique à toute incitation pour ce type d’entrepreneuriat et si avare en matière de mécanisme encourageant son autonomie financière. Au mieux, nous sommes toujours dans la culture de la subvention d’État, cette sorte de perfusion qui maintient l’entreprise sociale sous une étroite dépendance de l’État et de ses organismes publics. Or, l’exemple de Jemna démontre à l’évidence que certains peuvent réussir là où l’État a accumulé tant d’échecs.
Certes, la réussite de l’« Association de Défense des Oasis de Jemna » est exceptionnelle. Elle arrive non seulement à s’en sortir financièrement, mais dégage de très importantes sommes d’argent qu’elle réinjecte au profit de la commune. Et, manifestement, le cadre légal associatif -faute de mieux- est très mal adapté à ses activités sociales.
Mais combien d’autres associations qui relèvent, dans les faits, tout autant de l’entreprise sociale sont dans le besoin d’un cadre légal qui reconnaisse leurs activités pour ce qu’elles sont ? Ceci en leur accordant incitations et avantages dont bénéficient aujourd’hui des entreprises dont la raison d’être est le gain d’argent. L’actuelle injustice à l’égard des entrepreneurs sociaux ne nous semble pas avoir de justification raisonnable.
Sans aucun doute, les nécessités du développement régional disposent, par le biais de l’entrepreneuriat social, d’un formidable outil pour encourager des pans entiers de la société tunisienne, notamment à l’intérieur du pays, à se prendre en charge là où l’État échoue depuis des décennies. Mais encore faut-il que le législateur s’y penche… encore faut-il que l’incompétence ne prime pas sur les bonnes volontés… encore faut-il que l’on ne sacrifie pas les entreprises sociales sur l’autel de la lutte contre les « malversations » de certaines associations.
À suivre…
(1).- Cf. Catherine DAVISTER, Jacques DEFOURNY, Olivier GREGOIRE : « Les entreprises sociales d’insertion dans l’Union européenne : un aperçu général. » WP no. 03/11, Réseau Européen EMES, European Research Network. p. 20 à 25.

La ferme de la STIL à Jemna : quand l’intérêt collectif devance le gain personnel. Par Ghassen Ben Khelifa, traduit par Henda Chennaoui.

« La ferme de la STIL à Jemna » nous rappelle une des questions les plus importantes que la révolte du 17 décembre a soulevées sans pour autant réussir à y répondre. Il s’agit, inlassablement, d’une guerre pour arracher la terre à l’image de celle de David contre Goliath. Une guerre entre des hommes d’affaires grands et puissants par le soutien de l’État et son autorité locale et une communauté locale qui s’estime plus appropriée à cultiver et posséder la terre de ses ancêtres. Ce conflit sur la possession de la terre nous ramène à une question idéologique principale, que la révolution aurait pu soulever si elle avait atteint ses objectifs : qui est prioritaire ? L’intérêt général ou le profit individuel ?
Rappel des faits
le 12 janvier 2011, en pleine révolte populaire contre le régime de Ben Ali, des dizaines d’habitants de Jemna se sont dirigés vers la ferme de la STIL (la Société Tunisienne de l’Industrie Laitière) et l’ont pris de force pour mettre fin, d’après eux, à « un long historique d’injustice ».
Avant la confiscation des terres par les habitants, la ferme de la STIL a été louée par l’État à des entrepreneurs privés. Quand la « légitimité révolutionnaire » s’est imposée, les habitants de la ville ont réussi à réaliser leur rêve et reprendre « la terre de leurs ancêtres » rapidement et sans difficulté. De leur côté, les deux entrepreneurs ont ramené l’armée de Kébili pour reprendre la ferme. D’après les habitants de Jemna, ces deux hommes d’affaires sont accusés de corruption, de népotisme et de servitude à l’ancien régime. C’est pour cette raison, peut-être, qu’ils n’ont pas bénéficié du soutien de l’armée qui a préféré éviter de confronter les centaines d’habitants en un sit-in 96 jours devant la ferme.
Le retrait de l’armée et l’absence des forces de l’ordre ont aidé les habitants de Jemna à s’installer, progressivement, dans la ferme. Soutenus par la ligue locale de protection de la révolution, les habitants ont décidé de gérer l’oasis d’une façon collective. Depuis quatre ans, l’Association de la Protection des Oasis de Jemna (fondée essentiellement par les anciens membres de la ligue locale de protection de la révolution qui s’est destituée après les élections de 2011) supervise l’exploitation de l’oasis d’une façon complètement bénévole et par le consentement de tous les habitants de la ville. Pour marquer la rupture avec le passé, les nouveaux gérants de l’oasis consacrent les bénéfices de l’oasis au profit de la communauté locale. En effet, les revenus de la ferme servent, depuis la révolution, à payer les salaires des ouvriers qui ont augmenté en nombre, l’optimisation de la productivité de la terre et le lancement de projets de développement au profit des habitants de Jemna. Une gestion à l’image d’une vraie « nationalisation populaire » à travers la gestion collective et la démocratie participative où le pouvoir d’exploitation d’une terre agricole a changé de camp : d’un capital privé vertical à une société civile participative et collective. Ainsi, ce bouleversement de forces a permis aux bénéfices d’aller directement aux poches des affamés qui ont construit leurs propres projets et ont amélioré la qualité de leur vie.
Les origines de l’affaire
Les origines de l’affaire de la ferme remontent, selon les habitants, à l’époque coloniale. En effet, l’occupant français a confisqué les terres et l’a donné à un grand agriculteur français (comme c’était le cas de toutes les régions du pays). Après l’indépendance, les habitants ont essayé de récupérer les terres. Ils ont payé la moitié de la somme demandée par l’ancien gouverneur Ahmed Ballouna, soit un montant de 80 mille dinars. Au milieu des années 60s, l’État a préféré transformer l’argent de la communauté de Jemna en dividendes éparpillées entre nombreux projets régionaux comme l’hôtel « Oasis » ou la Société Commerciale et Agricole du Sud Tunisien (SCAST) qui, à l’époque, a exploité la ferme de la STIL. Les habitants témoignent que cette décision n’a eu aucun retour positif sur la communauté. Dix ans après, dans les années 1970, l’État a obligé le conseil de tutelle de la région à donner les terres à la société la Société de Développement Agricole et des Dattes (SODAD) filière de la société STIL. Des années après, en 2002, cette société publique a fait faillite et les autorités ont décidé de louer l’oasis aux privés via un contrat de 15 ans.
Des soupçons de corruption
L’homme d’affaire, originaire de Kébili, Adel Ben Amor était le premier bénéficiaire de la location de la ferme. Il a loué la plus grande partie de la terre, soit une superficie de 111 hectares, pour un prix qui n’a pas dépassé les 9734 dinars (la première année). Le deuxième locataire était El Hedi Charfeddine (frère de Zitouni Charfeddine, l’ancien inspecteur général de la garde nationale du régime Ben Ali et un des accusés dans l’affaire des martyrs de la révolution) qui n’a loué que 74 hectares à un prix aussi dérisoire.
Ces prix dérisoires de location sont, selon les habitants, une preuve tangible de la corruption entre les autorités locales et les entrepreneurs qui ont profité de l’oasis. Cependant, le directeur régional des affaires foncières au gouvernorat de Kébili a confirmé à Nawaat que ces tarifs sont fixés par le ministère et appliqués par l’État sur tous les contrats de location de terres agricoles. Par ailleurs, Il nous a expliqué que la spécificité de la région du Sud ne permet pas d’évaluer la terre par sa production de blé comme c’est le cas au Nord-Ouest, mais plutôt par sa production des dattes qui ont une valeur totalement différente.
De toutes les manières, les habitants de Jemna ne s’attardent pas trop sur la régularité ou non du montant du loyer. Par contre, ils avancent leur argument fort basé sur l’aspect social de leur alternative. En effet, selon les habitants, aucune loi ne pourrait donner raison à une exploitation individuelle d’une si grande richesse. L’oasis de la STIL permet d’implanter, dans chaque hectare, 150 palmiers. Selon les membres de l’association, chaque palmier peut ramener jusqu’à 200 dinars de bénéfices. Selon l’association, la somme totale des bénéfices serait égale à 3 millions de dinars par an.
D’un profit personnel à l’intérêt collectif
Loin des fabulations et théories révolutionnaires, les habitants de Jemna sont passés à l’action. Depuis sa récupération, ils ont réussi à augmenter le rendement de la ferme. En plus, ils ont doublé les bénéfices annuels qui étaient à 450 mille dinars par an, d’après Mohsen Al Mezgheni (un des employés de l’ancien entrepreneur locataire de la ferme, Ridha Ben Amor, fils de Adel Ben Amor). En effet, les bénéfices actuels arrivent jusqu’à 1 million et 800 mille dinars en 2014. Il est à noter que l’association de la protection des oasis de Jemna publie un rapport annuel détaillé et contrôlé par un expert comptable externe.
Dans cet esprit de transparence et de désintéressement au profit de la communauté, les membres de l’association gérante de la ferme ne reçoivent ni salaire ni un pourcentage des bénéfices. Entièrement bénévoles, ils gèrent l’oasis à travers un bureau exécutif qui agit comme les conseils d’administration des sociétés. Selon ces militants, l’argent est dépensé dans le financement de la ferme entre achat d’équipement, paiement des factures d’eau et d’électricité et les salaires des ouvriers. En addition à ces dépenses, l’association consacre la plus grande partie de ses bénéfices aux projets de développement au profit de la ville. Ali Hamza, trésorier de l’association, nous cite les projets les plus importants : construction d’un nouveau Souk couvert au centre-ville, construction des toilettes et d’une grande cour à l’école primaire principale de Jemna, construction d’une salle de lecture et d’une salle des profs dans une autre école primaire, aménagement d’un terrain de jeu public, soutien des mosquées et de l’école coranique de la ville, financement d’un centre pour les personnes à besoins spécifiques, soutien au festival culturel de la ville, et entretient du cimetière de la ville. L’équipe de Nawaat s’est déplacée sur les lieux et a vérifié ces informations auprès des bénéficiaires que nous avons rencontrés sur terrain. En dehors de Jemna, l’association finance des associations actives dans la région comme l’association de l’enfant autiste à Kébili, l’association des malades du cancer à Gafsa et d’autres organisations de la société civile.
Les militants de l’association ont réussi à augmenter le nombre des employés de la ferme. De 20 ouvriers permanents et 60 saisonniers qui travaillaient en 2010 sous les deux exploitants privés, le nombre a augmenté à 130 employés permanents (entre administratifs, ouvriers agricoles et surveillants). L’association a revu à la hausse les salaires de tous les employés. En effet, de 10 dinars en 2011 à 13,5 dinars par jour en 2014.
La nouvelle stratégie des gérants mise sur la qualité de la terre.
L’ancien locataire ne s’intéressait qu’aux palmiers et à l’eau. Il ne donnait aucune importance aux autres nécessités comme l’entretien de la terre et l’environnement des palmiers et l’élimination des mauvaises herbes,témoigne Ali, un ouvrier qui travaillait pour l’ancien entrepreneur.
Contacté par Nawaat, Ridha Ben Amor, l’ancien entrepreneur, nie en bloc le fait qu’il a négligé la ferme de la STIL. Selon lui, son entreprise a respecté le cahier des charges de l’Agence du Développement Agricole. L’ancien entrepreneur va jusqu’à affirmer que l’Agence du Développement Agricole considère sa gestion de la ferme comme « exemplaire ». Cependant, voulant avoir plus d’information de la part du délégué régional du développement agricole au gouvernorat de Kébili, Faiz Moslem, nous n’avons pas réussi à confirmer les dires de l’ancien entrepreneur. En effet, le délégué régional a nié sa connaissance des rapports annuels supervisés, normalement, par une commission nationale (constituée du gouverneur de la région, des représentants du ministère des Domaines de l’État et des Affaires Foncières, la Délégation Régionales du Développement Agricole et l’Agence de Promotion des Investissements Agricoles). Faiz Moslem nous a expliqué que l’Agence de Promotion des Investissements Agricoles est le principal pouvoir de contrôle et de financement des entrepreneurs.
Malheureusement, même l’Agence de Promotion des Investissements Agricoles n’a pas été capable de nous donner plus de détails sur cette affaire. Le directeur de l’agence, Hedi Ben Ali, récemment recruté, nous explique avec prudence qu’il n’est pas au courant du contenu de ce dossier. Par ailleurs, il a ajouté que l’administration de Tunis est la seule habilitée à sélectionner les entrepreneurs privés. Concernant l’état de la ferme de la STIL, avant la révolution, le responsable a esquivé la réponse en promettant plus de détails qui ne sont jamais arrivés.
Les complications juridiques
Ridha Ben Amor qualifie les militants de l’association de défense des oasis de Jemna de criminels guidés par Taher Al Tahri, un professeur retraité et un militant de gauche des droits de l’homme. L’ancien entrepreneur espère encore, à travers une plainte déposée au tribunal, reprendre la ferme de la STIL ou avoir un dédommagement de la part de l’État. Mais le tribunal a ajourné, à maintes reprises, le procès. Tarek Rahmouni, responsable administratif de la ferme, assure que les militants de l’association (en majorité des profs universitaires, des militants politiques et des enseignants de la ville) sont confiants et croient qu’ils vont avoir gain de cause après avoir réussi le combat sur terrain.
Cependant, la situation juridique de l’association reste compliquée et bloque l’épanouissement de la ferme. En effet, le contrat de location entre l’État et les anciens entrepreneurs reste en vigueur jusqu’en mars 2017. la volonté politique de régler la situation de la ferme est totalement absente. Mise à part une seule et unique tentative de trouver un compromis entre l’association et l’ancien entrepreneur afin de partager la ferme, rien n’a été proposé ou fait au niveau des autorités.
Taher Al Tahri se souvient avec amertume de ses multiples rencontres avec les ministres des Domaines de l’État successifs et quelques leaders politiques (Hamma Hammami et Moncef Marzouki) qui lui ont promis de régler la situation de la ferme par une décision politique (comme elle a été confisquée par le régime à travers une décision politique). D’après M. Al Tahri, tous ses interlocuteurs étaient convaincus de la légitimité des demandes des habitants de Jemna et pourtant « ils n’ont rien fait », se désole M. Al Tahri.
Ces complications juridiques ont empêché l’association d’exploiter la ferme convenablement. L’une des contraintes est l’incapacité de l’association de couvrir les frais de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale de ses employés puisqu’elle n’a pas le statut juridique convenable pour le faire. Les gestionnaires de l’association ont esquivé cette difficulté en versant directement aux employés la somme de 1,900 millimes par jour. Cependant, les militants de l’association n’ont pas réussi à convaincre les habitants de créer une société pour gérer la ferme malgré leur engagement de rester bénévoles en tant que gérants directs de l’oasis.
Cette affaire met la lumière sur une contradiction flagrante. En effet, le refus de reconnaître officiellement et juridiquement la gestion de la ferme par l’association collective n’empêche pas l’État et les autorités locales de bénéficier des aides proposées par cette même association, supposée être « hors la loi ». Il faut noter que les différents projets de développement et d’amélioration des infrastructures, financés par l’association, lui ont donné un poids politique considérable dans la ville. Ainsi, nul ne peut contester le soutien populaire et le respect dont jouissent les militants de l’association. L’année dernière, lors du procès de la ferme STIL, nombreux habitants ont accompagné le président de l’association et deux de ses membres pour les soutenir face à son rival, l’ancien entrepreneur, qui les accusent de fraude. La passivité de l’État face à cette situation s’explique sans doute par la force de ce mouvement social qui soutient sans condition l’association gérante de la ferme.
Des issues législatives possibles
La réussite de l’association dans la gestion de la ferme et le changement radical qui a touché toute la communauté de Jemna se sont imposés sur les décideurs locaux qui commencent à avoir une position moins orthodoxe par rapport à la situation juridique de la ferme. En effet, malgré ses réserves « obligatoires », Hassine Mokded, directeur régional des affaires foncières, appuie, officieusement, la possibilité d’annuler l’ancien contrat de location des anciens entrepreneurs. En effet, le contrat permet à l’État, à travers son article 15, de reprendre la terre avant la fin du contrat pour « accomplir un projet d’intérêt général ». Pareil pour le délégué régional du développement agricole, Faiz Moslem, qui propose de continuer à exploiter l’oasis sous forme de collectivité créée par les habitants de Jemna.
Cette expérience de gestion collective nous rappelle, énormément, l’ancien concept de l’entreprise sociale très répandu dans les pays anglo-saxons, l’Italie, la Grèce, l’Espagne et l’Amérique latine. Ces entreprises à but lucratif ont la particularité de défendre et de servir les intérêts de la collectivité. Ce genre d’entreprises vise essentiellement l’environnement, les classes sociales marginalisées comme les chômeurs, les jeunes et les femmes. En Tunisie, malgré la présence de l’article 12 de la constitution qui annonce les principes de « la justice sociale, du développement durable et de la discrimination positive », il n’y a pas encore de lois qui encouragent la création d’entreprises sociales.
Des questions essentielles
Malgré l’importance de cette expérience, il faut rappeler que tout n’est pas parfait et qu’il y a encore du pain sur la planche pour améliorer la situation générale de la ferme. En réalité, l’Association de défense des oasis de Jemna n’est pas gérée d’une manière totalement participative. Les ouvriers ne jouissent pas du même pouvoir de décision comme les membres du bureau exécutif. La prise de décision dans la gestion de la ferme n’est pas totalement horizontale ou même participative. Les ouvriers sont des simples employés de l’association avec seulement des conditions de travail améliorées. Certains, surtout les anciens, ne sont pas contents de l’impossibilité de versement des prestations sociales auprès de la CNSS.
Certains habitants critiquent le manque de transparence des décisions de l’association. La rareté des assemblées générales entre les habitants et le bureau exécutif et le manque d’informations sur le bon déroulement des affaires de la ferme ont créé une certaine frustration chez certains habitants. De son côté, Al Tahri explique que la ferme publie un rapport financier annuel et accessible à tout le monde. Il ajoute que les assemblées sont rares à l’exception d’une nécessité ou d’une urgence. Cependant, il précise que l’annonce de l’assemblée est, tout le temps, publique et que l’association utilise les méthodes les plus efficaces pour garantir la participation de tout le monde aux assemblées.
Concernant la continuité de cette démarche de gestion collective et la protection de la ferme des intérêts individualistes, notre interlocuteur nous assure que la vigilance des habitants de la ville et l’engagement désintéressé des membres de l’association sont les meilleures garanties. Au niveau pratique, le président de l’association, Tahar Al Tahri, explique que le bureau exécutif compte démissionner au profit d’autres habitants prêts à assumer la responsabilité. Il a ajouté que les membres de l’association n’ont aucune objection sur le fait d’exploiter la ferme sous d’autres formes et même en dehors de l’association, « par exemple, à travers le collectif de la BARAKA qui appartient à d’autres habitants de Jemna ». L’essentiel pour « le meilleur militant de gauche indépendant  », comme le décrit l’écrivain Mohamed Kachkar (originaire de Jemna), est « de ne plus jamais confisquer les droits des habitants de Jemna ».

vendredi 7 février 2014

Dernières nouvelles sur la Palmeraie de Jemna (Kébili, Sud Ouest Tunisien). Pierre Clément (mon ancien directeur de thèse). début novembre 2012

Dernières nouvelles sur la Palmeraie de Jemna (Kébili, Sud Ouest Tunisien). Pierre Clément (mon ancien directeur de thèse). début novembre 2012

Date de la première publication sur le net par C. M. Dr M. K
Hammam-Chatt, le 18 novembre 2012

« La révolution tunisienne n’a réussi qu’à Jemna », se plait à dire Mohamed Kochkar, originaire de Jemna et enseignant de biologie dans un lycée de Tunis. Lors du printemps 2011 (la révolution du jasmin en Tunisie), il m’avait mis en relation avec le Comité révolutionnaire de Jemna, qui avait pris le contrôle en janvier 2011 de la gestion d’une importante palmeraie de cette oasis en remplaçant deux comparses de Ben Ali : ceux-ci en avaient tiré pour eux seuls les bénéfices durant ces dernières années, depuis le contrat datant de mars 2002. En ce printemps 2011, le comité révolutionnaire de Jemna avait un besoin urgent de liquidités pour assumer la pollinisation des palmiers, et permettre ainsi la récolte 2011 de dattes

Quand il m’a refait visiter, il y a quelques jours,  cette fameuse palmeraie (j’y étais déjà allé en novembre 2011), Tahar, professeur de français au Lycée de Jemna et un des principaux animateurs du Comité révolutionnaire de Jemna, a confirmé et reformulé le propos de Mohamed Kochkar : « C’est à Jemna que la révolution tunisienne a réussi 
« C’est encore loin d’être définitivement gagné ! » tempèrera plus tard Alaya, lui aussi jemnien et enseignant de biologie vers Tunis

Tahar nous a encore remercié pour l’aide qu’on leur a apportée à un moment décisif, près de 1200 €, ce qui a effectivement permis le financement d’une partie de la pollinisation des palmiers, et a constitué, en plus d’un soutien moral inappréciable, une caution qui les a aidés à obtenir des emprunts pour assumer la gestion initiale de cette palmeraie

A l’heure des bilans des récoltes 2011 et 2012, où en est-on ?
La réponse tient en quelques mots : une situation financière et politique locale très positive, et une situation juridique / administrative qui reste à clarifier

A - La situation financière

La palmeraie récupérée par le Comité n’est qu’une partie de l’ensemble des palmeraies de l’oasis Jemna. Elle occupe environ 306 ha dont 185 ha sont plantés en palmiers (111 ha pour la partie que nous avons visitée, et 74 ha pour une autre partie, moins productive en dattes). Au total, presque 10 000 palmiers (9 967 précisément : soit moins que ce qu’il devrait y en avoir, c’est à dire environ 100 palmiers par ha, à cause d’une mauvaise gestion par les deux benalistes
Un palmier rapporte environ 100 DT par an (soit 50 € car 2 Dinars Tunisiens = 1 €. Tous les chiffres qui suivent sont donnés en DT : il suffit de les diviser par deux pour avoir leur équivalence en Euros
En 2011, la récolte a rapporté  969 500  DT, et 941 000 DT en 2012 (un peu moins à cause des conditions climatiques
Remarque : les dattes sont vendues sur pied, et chaque acheteur s’occupe de la récolte et écoulement des dattes des palmiers dattiers de son lot

Conclusions
(1) L’importance des bénéfices réalisés durant les années précédentes par les deux benalistes, qui ne louaient la palmeraie à l’Etat que 20 000 DT / an

(2) Les dépenses pour la gestion de la palmeraie (irrigation, désherbage, pollinisation, plastiques de protection des régimes, surveillance de la palmeraie, …) ont été couvertes : soit 335 752 DT en 2011 et 368 317 DT en 2012 (dont près de la moitié en salaires : 123 868 DT en 2011 et 256 468 DT en 2012, car il y a eu des aides et du bénévolat en 2011

(3) Le comité révolutionnaire qui a coordonné la gestion de la palmeraie l’a fait bénévolement. Seuls cinq voyages à Tunis ont été financés sur la récolte, pour les aspects juridiques (voir point B ci-dessous). Bilan : il y a actuellement 1 357 000 DT sur le compte de la palmeraie, dont 416 000 DT bloqués pour la création de la « Société de Mise en Valeur et du Développement de Jemna

(4) Une assemblée générale des habitants de Jemna va être prochainement organisée pour décider de l’utilisation de l’argent disponible. Plusieurs options sont sur la table (voir le point -C- ci-dessous). Cette utilisation va bien sûr dépendre de l’évolution de la situation juridique de la palmeraie (point –B- ci-après


B – Situation juridique

C’est le point qui n’est pas résolu, mais qui va être décisif
Le comité révolutionnaire de Jemna n’a pas d’existence institutionnelle légale. Il s’est auto-proclamé mais il est reconnu et respecté par toute la population de Jemna car il est représentatif, il comporte plusieurs courants (il est « multicolore »), il travaille bénévolement et il est coordonné par des personnes connues et appréciées à Jemna. Il fonctionne de façon transparente. Il a permis l’embauche de plusieurs travailleurs de Jemna (62 aux moments où il y a du travail, jusqu’à 96 personnes journellement pendant 3 mois, et 14 en permanence pour entretenir la palmeraie et la garder nuit et jour 
Il y a un an et demi, huit représentants du Comité révolutionnaire ont été choisis et élus pour être membres de la municipalité de Jemna

Des porte-parole du Comité révolutionnaire ont été reçus trois fois par le gouvernement depuis le 13 janvier 2011 (les 5 frais de déplacement qui sont les seules dépenses du comité jusqu’à présent) pour rencontrer le Ministre de l’Agriculture et le Ministre de la propriété foncière, et aussi pour une convocation de Tahar devant la justice, l’un des  deux bénalistes ayant porté plainte (Tahar est attaqué pour médisance, ayant publiquement dit, le 27 février 2011, « cette bourgeoisie sauvage » en parlant des deux bénalistes et pour avoir soi-disant encouragé les gens à occuper les lieux, alors qu’en réalité en ce temps là, il était contre ces pratiques puisque « le sang des martyres n’a pas encore séché », disait-il … On attend à présent de savoir si le Procureur donnera ou non suite à cette plainte, car il peut la classer sans suite

Deux solutions juridiques sont pour l’instant envisagées : soit l’Etat reste propriétaire de la palmeraie et peut la louer à la Société de Mise en valeur et du développement de l’oasis de Jemna. Soit ce terrain devient municipal et sa gestion sera alors confiée à cette Société. Mais rien n’est encore sûr de la part du gouvernement provisoire actuel (il y a en effet pas mal d’autres cas de terres agricoles qui ont été annexées par des agriculteurs ou comités en Tunisie juste après la révolution), et il est possible que soient attendus les résultats des prochaines élections (prévues en juin 2013, mais qui seront sans doute reportées en septembre ou octobre ?) qui doivent élire un gouvernement stable et voter la nouvelle constitution (actuellement en préparation

L’histoire de cette palmeraie est aussi compliquée qu’intéressante 
·        Création de la palmeraie en 1937 par un colon français, Maus de Rolley. En atteste un ouvrage de 1943 racontant la « guerre du Sud » entre alliés et allemands : il signale ce « Bordj Merillon » dont les bâtiments existent encore, même si en partie délabrés, et dont les palmiers d’alors produisent encore

·        En 1956, indépendance de la Tunisie et départ des colons. Des habitants de Jemna ont ensuite, début des années 1960, versé 40 000 DT à l’Etat tunisien pour acheter la palmeraie, mais cet argent a été détourné pour leur procurer des actions d’une société de transports de Gabès et, le 12 mai 1964, l’Etat tunisien s’est approprié la terre des colons et il en assure depuis la gestion

·        De 1974 à 2002, l’Etat en a confié la gestion à la STIL (Société Tunisienne des Industries Laitières), société qui a fait faillite en 2002

·        C’est en 2002 que l’Etat a loué la palmeraie aux deux comparses de Ben Ali : la partie de 111 ha à l’un, qui était entrepreneur des travaux publics (il est mort depuis, et c’est son fils qui tente actuellement de poursuivre Tahar en justice) ; la partie de 74 ha au frère d’un cadre important du Ministère de l’Intérieur sous Ben Ali , qui a été arrêté lors de la révolution de janvier 2011 et a passé des mois en prison (pour différents chefs d’inculpation


C – Perspectives

Le 4 septembre 2012, les  Ministres respectifs de l’Agriculture et de la Propriété Foncière ont reçu à Tunis deux délégués de la Palmeraie de Jemna, et ils ont promis qu’ils allaient en parler au Conseil des Ministres restreint : ce qui a  été fait, mais aucune décision n’a été prise … Ils avaient dit en septembre que l’Etat conserverait la propriété de la Palmeraie et en confierait la gestion au Comité de Jemna, à condition que son statut soit revu, s’engageant en particulier à embaucher des chômeurs de l’UDC (Union des Diplômés Chômeurs), ce qui a été engagé avec la création de la Société de Mise en valeur et du Développement de l’Oasis de Jemna. Le groupe initial (l’ex Comité révolutionnaire) aidera encore, à l’extérieur de cette structure, conseillera encore, toujours bénévolement

Dans l’immédiat, une A.G. des habitants de Jemna va être convoquée d’ici la fin 2012. Ils attendent que 100 à 200 habitants y participent (sur près de 10 000 habitants dans l’ensemble de l’oasis de Jemna), pour décider de l’utilisation de l’argent actuellement en caisse : utilisation immédiate, ou seulement après la clarification juridique attendue ? Et quelle utilisation ? Plusieurs idées ont déjà été formulées 
·        Une aide à l’école primaire de Jemna, qui en aurait bien besoin
·        La création d’une antenne hospitalière sur Jemna
·        Une remise en état de la maison du colon pour y stocker mieux le matériel acquis, et peut-être même pour y implanter une entreprise de conditionnement des dattes afin de les commercialiser directement

A plus long terme, une fois le statut juridique de la Palmeraie clarifié, il s’agira de s’affronter à des questions plus vastes liées au Développement Durable :
·        Production de dattes biologiques (actuellement, des désherbants sont utilisés) ?
·        Augmenter le nombre de palmiers ?
·        Développer les deux autres strates agricoles (arbres fruitiers, et cultures maraichères au sol) ? … si la température de l’eau le permet
·        Réfléchir à la durabilité de l’utilisation des eaux phréatiques
·        Ce problème des nappes phréatiques est aussi crucial qu’inquiétant. La nappe superficielle a été assez vite épuisée et, en 1911, un puits a été creusé (par les français) pour pomper l’eau froide d’une nappe située à 80 m. / 100 m. de profondeur. L’eau jaillissait seule au départ, puis a dû être pompée électriquement, et elle est à présent à peu près tarie. L’eau pour irriguer les palmiers est actuellement puisée à 2 200 / 2 400 m. de profondeur (un puits à Jemna centre, un autre à 6 km) mais elle est chaude, entre 70°C et 80°C : elle doit être refroidie (le long de canalisations ouvertes) avant d’être utilisée pour irriguer les palmiers, mais elle y arrive encore trop chaude pour des cultures maraichères …  De plus, il s’agit d’eau fossile, d’une grande nappe pompée également en Lybie et en Algérie (.. « Alors pourquoi pas par nous aussi ? » nous ont-ils dit à Jemna


D – Situation dans les oasis voisines

·        A Tozeur, une palmeraie n’a pas eu en 2011 de soutien pour la pollinisation des palmiers dattiers, et la production de dattes a dû y être stoppée … Ce contre exemple souligne l’importance du soutien qui a été apporté en 2011 pour la pollinisation des palmiers dattiers de Jemna

·        A Zaafrane, oasis proche de Jemna et Douz, un Comité révolutionnaire s’est constitué sur le modèle de celui de Jemna, avec le même type de succès … Mais, il y a tout juste quelques semaines, les salafistes y ont pris le pouvoir, après avoir formulé des menaces … Aux dernières nouvelles, l’Etat doit remplacer ces salafistes par une direction qu’il va désigner … A suivre donc

·        A Jemna, le danger salafiste n’inquiète pas : ils ne seraient qu’une vingtaine (sur les 10 000 habitants), et plutôt de la tendance « salafistes scientifiques » (différente de l’autre tendance, les « salafistes djihadistes »). Les huit membres de la Municipalité actuelle de Jemna ne comportent aucun salafiste ; « trois de ses membres sont d’Ennhada, et un des huit membres est une demoiselle » (je cite

·        (on pourrait rajouter bien des commentaires sur la situation politique actuelle en Tunisie, et la préparation des nouvelles élections



E - Tentative d’analyse de ce qui fonde le prix des dattes que nous achetons

·        Prix des dattes vendues sur pied (le présent paragraphe ne concerne que la variété de dattes Déglet Nour, la seule commercialisée dans la palmeraie dont nous venons de parler – plusieurs autres variétés sont produites par d’autres palmiers dattiers à Jemna) : en moyenne 100 DT par palmier, ça se négocie avant la récolte, au vu de la production estimée de chaque palmier (entre 100 et 150 kg de dattes, avec une moyenne de 120 kg). C’est la seule phase dont s’occupe le comité de gestion de la palmeraie, si bien que toute la récolte 2012 avait été vendue sur pieds quand nous avons visité la palmeraie début novembre 2012. Le comité s’occupe de l’entretien de la palmeraie : irrigation, nettoyage / désherbage, pollinisation, plastiques de protection des régimes, gardiennage

·        Chaque acheteur d’un lot s’occupe de la récolte des palmiers de ce lot, en embauchant des journaliers pour couper les régimes sur l’arbre (il faut un savoir-faire, et ce sont souvent des locaux qui sont embauchés) et pour un travail moins spécialisé (pour lequel sont embauchés des chômeurs de tous les coins de la Tunisie, dont des enfants mineurs pour ce travail saisonnier peu rémunéré) : trier les dattes, dont plusieurs sont mal formées ou ne sont pas mûres (elles sont alors jetées, ou gardées pour les animaux, parfois vendues pour mûrissement ultérieur). Les bonnes dattes (les plus nombreuses) sont stockées dans des cagettes et vendues à différents prix selon leur qualité : dattes en lames (sur branchettes) : autour de 2 DT le kg, en plateau : 1,8 DT / kg ; ou en vrac : 1,5 DT / kg

·        Ces cagettes sont soit vendues sur un marché de dattes (au prix indiqués ci-dessus ; on a pu voir celui de Jemna), soit stockées dans un hangar où viendra les acheter un grossiste qui en chargera un camion. Ce stockage rajoute environ 0,1 DT par kg de dattes, mais nettement plus si elles sont conservées longtemps en chambre froide

·        Le grossiste conditionne ensuite les dattes (il y a peu de lieux de conditionnement actuellement sur place à Jemna ou dans les oasis voisines), les mettant en paquets pour exportation, ou les vendant à des marchands qui les commercialisent dans leur échoppe.  Nous avons encore peu d’informations précises sur cette dernière phase, et sur les prix auxquels ils écoulent leurs dattes après conditionnement

·        Sur les marchés de Tunis, ces dattes sont enfin vendues aux particuliers entre 4 et 5 DT le kg (jusqu’à 7 DT ou plus pendant le ramadan). Et largement plus du double quand on peut en trouver en France chez des commerçants (en branches, vrac, ou dans des emballages, sans parler des dattes fourrées de pâte d’amande, etc.) : par exemple 6 € (soit 12 DT) le carton d’un kg acheté hier en grande surface dans le Midi de la France


Bilan rédigé par Pierre Clément à partir des notes qu’il a prises sur place à Jemna
Relu et corrigé par Tahar Tahri, par Mohamed Kochkar et par Alaya Alaya